13/11/2010

Un mercredi...

J'ai choisi aujourd'hui, de partager une expérience vécue l'année passée lors du sauvetage d'équidés sur un marché aux chevaux. Les photographies qui illustrent cet article sont celles de chevaux qui ont eu la chance d'échapper aux couteaux des bouchers.

Un mercredi d'été, ensoleillé et chaud; un mercredi qui pourrait être comme les autres mais celui-ci est bien différent.

Nous embarquons dans le 4 x 4 qui tracte le van, le cœur battant et les mains un peu moites. J'ai l'estomac en capilotade, je suis plein d'espoir et en même temps, bourré d'appréhensions. J'ai peur de ce à quoi je vais être confronté, je sais que nous ne pourrons en ramener que deux si toutefois, nous pouvons en ramener. Combien seront-ils ? Combien de regards à affronter ?

Les kilomètres s'égrènent au compteur du véhicule, il fait chaud; je ne vois même pas le paysage qui défile tant les pensées se bousculent. J'en ai rêvé toute la nuit, me tournant et me retournant sans pouvoir vraiment trouver le sommeil tellement ces rêves étaient prenants. J'ai vu au moins trente scénarios différents défiler en boucle et ça ne s'arrêtera pas avant que nous soyons à destination.

Un grand parking bétonné, un bâtiment aux lourdes portes métalliques; l'endroit n'est pas accueillant. Nous sommes un peu en avance, le marché ne commencera pas tout de suite mais déjà, plusieurs camions attendent. Certains sont vides, d'autres sont pleins et avant la fin de la journée, les vides ne le seront malheureusement plus.

KWPN Jowie Firona

Nous faisons le tour du bâtiment, cherchant dans un premier temps où se situe l'accès; c'est la première fois que nous venons à Ciney. Il y a un camion dont le tape-cul est abaissé; des yeux inquiets brillent dans la pénombre, ceux de chevaux qui tendent l'encolure semblant chercher à savoir ce qui va se passer. D'autres regards sont mi-clos, ceux de grands poneys qui semblent avoir compris qu'il n'y avait plus aucun espoir… Je tourne autour du camion, je sais et cette certitude me déchire; ces poneys n'ont aucune chance. Je m'approche d'eux et tends la main par une ouverture, une simple caresse, l'envie de leur dire beaucoup de choses mais la gorge est nouée et je peux à peine leur adresser un mot : "courage"…

Je savais que ce serait difficile, le marché n'a pas encore ouvert ses portes mais, c'est déjà très difficile.

De l'autre côté, un petit attroupement autour d'un van attire notre attention. Des hommes regardent tour à tour par-dessus la porte arrière, il y a de nombreux palabres et des billets changent de main; ceux qui sont dans le van n'entreront même pas dans le bâtiment, leur sort est déjà réglé. L'un d'entre nous qui s'était approché revient, c'étaient de petits ânons qu'il s'agissait.

Nous repartons vers les premiers camions, écœurés.

Le maquignon est là, son regard est un peu suspicieux; dans ce milieu, ils se connaissent tous et nous sommes vite repérés. L'homme me dit bonjour, son accent trahi sa provenance et je lui réponds donc en flamand; cela semble l'étonner et nous engageons une conversation banale. C'est un effort à faire, même si ces gens nous dégoûtent profondément, il faut faire fi de cela et éviter toute confrontation sous peine de repartir sans avoir pu sauver un seul cheval. Faire bonne figure fait partie de ce jeu cruel.

Les portes s'ouvrent, les marchands débarquent tour à tour leurs chevaux et leurs poneys qu'ils viennent attacher en lots dans le hall .

Poneys

Le plus difficile à ce moment c'est de cacher ses sentiments et son intérêt pour l'un ou l'autre équidé; les marchands auraient tôt fait de repérer cela et ils augmenteraient leurs prix derechef. Ces gens n'ont aucun scrupule, un cheval n'est pour eux qu'un bénéfice potentiel.

Il y a des hennissements, des sabots raclent nerveusement le béton. Je ne sais plus où regarder, un immense sentiment d'impuissance m'écrase.

Tels des vautours, les chevillards virevoltent autour des lots; ils tapent dans les mains des maquignons, c'est leur code de marchandage. Ils se tapent tour à tour dans la main tandis qu'ils se chuchotent leurs prix, une tape forte et sonore conclut le marché.
En quelques instants le sort d'un lot de fjords et haflinger est réglé, celui d'un lot de chevaux de courses réformés également; c'était couru d'avance, les chevillards se sont littéralement jetés sur eux. Je regarde leurs sourires, je suis tendu comme une corde à piano; j'ai mal, j'ai honte, j'enrage…

Sylvie s'approche de moi, elle a vu avant moi quelque chose qui va m'affecter énormément : deux frisons entrent dans le hall, deux hongres magnifiques. "Tiens le coup…"
Comment puis-je tenir ? Je suis au bord de l'explosion.
Heureusement, le maquignon ne compte pas les vendre pour la boucherie, il cherche un amateur pour racheter ces deux merveilles; il n'en demande que 2.500 euros pour les deux.
J'ai l'impression d'avoir un couteau dans le cœur, je m'approche d'eux; ils sont doux et calmes comme tous ceux de leurs congénères que je connais et que j'aime tant. Leurs doux regards se posent sur moi comme des caresses, j'espère de tout cœur qu'ils trouveront de bons propriétaires puisque moi, je n'ai aucun moyen pour les acquérir.

Je l'ignore encore mais je les croiserai à nouveau quelques temps plus tard; autre endroit, autre moment, même déception.

Un grand alezan nerveux attire mon attention, il me fixe intensément et tire sur son attache comme s'il voulait venir vers moi; son regard ne me quitte pas un instant. Je passe devant lui discrètement, il se calme et colle ses naseaux contre moi, ses yeux semblent me supplier… Je file vers le patron du refuge, il me dit que le prix est trop élevé mais que peut-être, à la fin du marché, le maquignon voudra s'en débarrasser à bas prix.

Crystal

Je me calme et m'appuie nonchalamment contre une barre de stalle. Le maquignon flamand vient vers moi pour discuter le coup, il faut jouer finement… Ne montrer aucun intérêt particulier, jeter un œil blasé sur ses chevaux. Il me demande ce que je pense de l'un ou l'autre des pauvres malheureux qu'il exhibe sur son emplacement et qui n'ont pas intéressé les chevillards; je trouve tous les défauts possibles et imaginables à ces chevaux que pourtant, je serais ravi d'emmener. "Et l'alezan dont tu ne me parles pas ?" " Pas bon pour toi, il boîte". Je sais pertinemment que s'il boîte de l'antérieur droit, c'est parce que son fer est détaché et que ça lui cause une gêne mais je n'en souffle mot. "Que veux-tu en faire ?" Je réponds que j'ai juste envie d'une tondeuse bio pour un grand terrain.

J'ignore pourquoi mais le maquignon semble m'avoir à la bonne, je commence à espérer mais il y a un hic, son fils reprends le flambeau et il va refuser jusqu'au bout de descendre son prix jusqu'à la somme maximale acceptable; à 100 euros près, c'était gagné…
C'est l'été et en cette saison, les marchands augmentent leurs prix; ils ne craignent pas de repartir avec une partie de leur cargaison vivante, ils ont des prairies pour nourrir sans frais les chevaux qu'ils ramènent. L'hiver, c'est différent car le nourrissage coûte; ils sont alors plus enclins à la négociation.

Une bonne nouvelle arrive enfin, une jument pie repartira avec nous ! J'ai peine à y croire car je pensais que ses rondeurs auraient tôt fait d'attirer les chevillards; c'est vraiment inespéré.

C'est ensuite un jeune poney fraîchement castré qui est également sauvé. Il est très chaud et on me demande si je peux me charger de l'amener au van… Effectivement, il est très chaud et il est très stressé. Je pense qu'un c'est un fell plutôt qu'un shetland; il a des allures de frison miniature et je craque directement pour lui. Quelques caresses, des paroles calmes et il m'accompagne docilement jusqu'au van; je crois qu'il a compris…

C'est la fin, les chevillards embarquent leurs lots; je suis sidéré et révolté de voir au moins deux pur-sang et plusieurs trotteurs en parfait état partir pour leur dernier voyage. Ils partent vers Charleroi et seront sans doute abattus le lendemain…

Une petite fille est en larmes, elle a le cœur brisé… Elle était venue avec ses parents pour racheter un fjord ou un haflinger; elle les a caressés et ses parents ont proposé une somme supérieure à celle qu'offraient les chevillards mais le maquignon refusait de risquer de perdre ses clients assidus… Nous compatissons tous à sa douleur et tentons de la réconforter comme nous pouvons; pauvre gamine confrontée à cette réalité si cruelle et si injuste…

Fiona

Dernière blessure du jour, le grand alezan rechigne à se diriger vers le camion, il ne cesse de me fixer, se rebelle, réussit à se libérer et veut se diriger vers moi mais il est directement repris par le maquignon qui le conduit sans ménagement. Son regard me hantera durant  des jours et des nuits…
Cette fichue centaine d'euros me marquera; c'était le prix d'une vie. J'ai toujours été convaincu que quelque chose s'était passé entre ce cheval et moi et que si nous avions pu le ramener, j'aurais certainement vécu une belle amitié avec lui.

Les gens qui comme nous, aiment profondément les chevaux et les respectent, ne ressortent pas indemnes d'une telle expérience. Dans ces endroits, on croise des chevaux qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes; des poneys qui ont fait le bonheur d'enfants sur les visages desquels ils ont dessinés des sourires d'émerveillement et tous ces êtres s'en vont vers une fin terrible alors qu'ils méritaient largement autre chose. Tout cela est bien souvent ignoré des personnes qui ont savouré de merveilleux instants avec ces équidés.

Triste monde sans compassion…

Un mois plus tard, je retrouverai les deux frisons lors d'un sauvetage organisé directement chez le marchand; ils viendront à ma rencontre en prairie mais hélas, ce n'est pas eux que nous emmènerons. Je pense souvent à ces deux chevaux magnifiques, me demandant toujours ce qu'ils sont finalement devenus.

Un jour je l'espère…

Commentaires

Bonsoir Oli,
De dures et pénibles épreuves que tu as vécues. Mais dans quel monde vivons-nous pour autant de barbarie et de cruauté. Je n'ose imaginé ce que tu as du ressentir dans ces pénibles moments...

Je te remercie pour ton gentil commentaire et agréable compliment.
Et je peux te dire que tu es le seul a avoir fait ce rapprochement (juste)
Pour ceux qui n'ont pas compris (comme je suis agressée) j'en ajouterai une petite couche demain...Mais les meilleures sont les plus courtes, et après cela je tournerais la page. Mais jamais je ne tendrais l'autre joue...si tu vois ce que je veux dire.
Je t'embrasse bien fort et te souhaite déjà un agréable dimanche
Fanchon

Écrit par : Françoise | 13/11/2010

Merci Françoise pour ce commentaire

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Bonsoir Françoise,

T'inquiète, je souscris à ton commentaire. Tendre l'autre joue, c'est pas mon truc non plus ;-)
Gros bisous à toi

Écrit par : Oli | 14/11/2010

L'extérieur du cheval a une influence bénéfique sur l'intérieur de l'homme (W. Churchill)

Da bekommt man Gänsehaut bei deiner Geschichte. Wie gut das es Menschen wie Dich gibt Oli die sich für diese Tiere einsetzen. Lass dich ganz lieb drücken.

Écrit par : Bommi | 18/11/2010

Merci Bommi pour ce commentaire

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Danke schön Bommi ;-)

Oui, cela peut donner la chair de poule...

Écrit par : Oli | 18/11/2010

L'extérieur du cheval a une influence bénéfique sur l'intérieur de l'homme (W. Churchill)

Quelle histoire
vraiment navré pour la petite fille

bonne journée

Écrit par : pascal de la vie est belle | 18/11/2010

Merci pascal de la vie est belle pour ce commentaire

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